Il faut, un soir, traverser le Dorsoduro jusqu’à sa pointe extrême, la Salute, où se dresse la Douane de Mer.  Il faut venir s’asseoir face à l’Orient qui s’ouvre ici, fermer les yeux un instant et écouter le clapotement de la lagune.   A cet endroit, d’une solitude absolue, on peut percevoir le souffle sombre des épopées et la caresse des vents lointains ; sentir les remugles de la fiévreuse Istanbul et, si l’on s’attarde beaucoup, capter peut être l’infime murmure de Samarkand au tout petit matin, quand les hirondelles pépient et filent dans l’air neuf comme de minuscules météores noirs.   Ici, en fermant les yeux on peut encore voir approcher, sur les chemins de poussière, les trois princes de Sérendip ; on peut, si on le veut vraiment, entendre les très anciennes mélopées Anazazis, les chants Toltèques et les rythmes Massaï monter dans la nuit .   La Dogana di Mar borde les océans et les tempêtes.  Elle accueille les voyageurs, perclus d'avoir coursé les étoiles, qui rentrent et vous saluent d’un bref hochement de tête. Vous verrez passer ainsi, Tycho Brahé et Arthur Rimbaud, Marc Rothko et Miles Davies… Il faut, un soir, venir s’asseoir là après avoir fait la traversée du paisible Dorsoduro endormi et avoir jeté un rapide coup d’œil, sur l'autre rive du Grand Canal, au Palazzo Contarini delle Figure, où Teresa Guiccioli recevait Lord Byron… Il faut un soir dans sa vie enclencher la machine à rêves et se laisser conduire par tous les chamanismes du monde.    CM.
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Série Imago Mundi 1